Professeure de reliure, participer à la conservation du patrimoine écrit

Vous êtes-vous déjà intéressé à l’art de la reliure ? Si ça n’est pas le cas, nous vous proposons d’entrer dans un atelier pas comme les autres. La reliure participe activement à la conservation du patrimoine écrit. L’école des Beaux-arts de Versailles propose à ses élèves un enseignement complet sur l’art de la reliure. Cet enseignement théorique et pratique est donné par Sophie Gueroult. Elle a accepté de répondre à nos questions afin de dresser le portrait de son métier. Ce métier passionnant autour de la transmission pédagogique mérite qu’on s’y intéresse plus en détail. Prenez vos outils et suivez-nous dans l’atelier lumineux de Sophie afin de découvrir ce métier d’artisanat d’art plus surprenant qu’il n’y paraît. 

Son parcours

Sophie a un long parcours derrière elle dans l’univers de la reliure. En 1996, elle obtient une licence en Lettres Modernes et elle commence à s’initier à la reliure. Elle passe le CAP Arts de la Reliure à l’Ecole des Beaux-arts de Versailles en 1998. En 2000, elle réalise un BMA (Brevet des Métiers d’Art) à l’UCAD (Union Centrale des Arts Décoratifs). D’abord doreur sur cuir pendant 6 ans, elle enseigne la dorure au Lycée Professionnel Tolbiac pendant un an et à l’atelier Gutenberg pendant 2 ans. De 2003 à 2010, elle exerce la reliure au contact d’une clientèle de bibliophile dans l’atelier de Michèle Shlissinger. De 2011 à 2018, elle prépare à l’examen du CAP Arts de la reliure au GRETA (Lycée Tolbiac). Depuis 2005, Sophie enseigne à l’Ecole des Beaux-Arts de Versailles et au Lycée Tolbiac depuis 2011. “J’adore mon métier et la pédagogie. Je n’ai de cesse de trouver des moyens d’appréhender des outils pédagogiques pour avoir une palette de méthodes d’apprentissage. Par exemple, j’ai créé un jeu pour les élèves afin qu’ils puissent faire toutes les révisions du CAP Reliure. C’est comme un jeu de l’oie avec des questions techniques et sur l’histoire du livre.” explique-t-elle. 

Sophie Gueroult pose des nerfs sur un dos de livre à l’atelier 
Crédit photo : Laurent Gueroult 

Ses missions 

Sophie est la seule professeure de reliure à l’école des Beaux-Arts. Sa mission principale est d’assurer un enseignement pédagogique puisqu’elle transmet des connaissances théoriques et pratiques lors de ses cours que ce soit auprès des élèves préparant le CAP Reliure Dorure ou des amateurs. Son lieu de travail principal est l’atelier reliure se situant dans la cour de l’école. Les cours se déroulent plusieurs fois par semaine. Ils durent environ une douzaine d’heures par niveau ce qui permet aux élèves d’avoir une pratique longue et continue. Sophie aide les élèves dans les différentes étapes de réalisation d’une reliure. Par exemple, elle leur apprend à utiliser les outils indispensables dans cette pratique. Elle les fait évoluer dans l’univers de la reliure classique et dans celui de la reliure contemporaine. Elle les initie à la bibliophilie. Et oui ! On ne relie pas n’importe quel livre n’importe comment, il y a un code de déontologie. Elle propose également un perfectionnement à destination des personnes qui ont déjà leur CAP ou qui sont déjà installées en tant que relieur. Au cours de reliure s’associent les cours de dorure et de décor du livre qui sont dispensés par d’autres professeurs (Geneviève de Boiry, Cécile Reymann et Magali Lauriou) avec lesquels Sophie collabore. 

Sophie construit des projets pédagogiques à destination des collèges et lycées de Versailles. Elle se déplace elle-même dans ces établissements pour réaliser des ateliers de reliure. Elle prépare et emmène les outils dans différents lieux où se déroulent les ateliers. Ses ateliers nécessitent un certain temps de préparation. Pour un atelier de livre en pliage, Sophie plie chaque petit livre qui est proposé aux plus jeunes. Pour les outils, elle emmène des crayons de couleurs, des papiers de couleurs, des ciseaux, des plioirs et ses supports pédagogiques qu’elle transporte de site en site. Elle est membre du Jury du CAP Arts de la reliure et participe aux corrections de l’examen Lors des Portes Ouvertes de l’école, ses élèves réalisent des démonstrations devant le public et elle fait visiter son atelier. C’est une chance pour l’école des Beaux-Arts d’avoir une professeure dans ce métier d’art car c’est une formation qui n’est pas présente dans toutes les écoles d’art.

Une histoire de liens humains 

Ce métier permet à Sophie d’être au contact permanent avec les personnes qui pratiquent la reliure. La pédagogie et la transmission sont au cœur du métier. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, la reliure intéresse beaucoup de personnes de différentes générations. Ce métier est aussi dynamique car Sophie doit beaucoup circuler auprès des élèves afin de répondre aux questions et surtout les aider. Les élèves ont tous un rapport différent à la matière et ont un niveau varié. Il y a des étudiants, des personnes réalisant la reliure en complément de leur métier ou encore certaines en pleine reconversion professionnelle. La pratique de la reliure réunit différentes générations dans une pratique qui reste solitaire. En effet, chacun réalise sa propre reliure de manière individuelle en allant à son rythme. “Dans mon atelier, j’ai eu une journaliste, un graveur, des professeurs, des enlumineurs et une vitrailliste.” dit Sophie. 

Il y a une entraide forte entre les élèves. Par exemple, ils donnent un avis collégial dans le choix du papier, du cuir et le type de livre. Sophie est régulièrement au contact de nombreux élèves de collège et de lycée ainsi que des enfants lors d’ateliers de reliure. Ce que Sophie apprécie le plus dans son métier ? La relation avec ses élèves. “Ce que j’aime, c’est le fait de ne pas venir par hasard vers la reliure. Les personnes qui viennent ici réalisent souvent à l’extérieur ce dont ils ont besoin à l’intérieur. Il y a une symbolique dans cette pratique qui consiste à couper les anciens liens pour en reconstruire d’autres solides et pérennes. Je pense que ce qu’on vient chercher dans la reliure est une sorte d’unification.” On ne s’ennuie pas quand on est professeure de reliure ! 

Travail d’endossure (action d’arrondir le dos du livre dans un étau).
Crédit photo : Ecole des Beaux-arts – Ville de Versailles

Au coeur de l’atelier 

Ça vous dit de découvrir l’atelier de Sophie ? Elle propose un cursus en 4 niveaux. Un cours supplémentaire permet de préparer le CAP Arts de la Reliure Dorure. Que vous soyez débutant ou d’un niveau confirmé, tout le monde est le bienvenu au sein de l’atelier ! L’atelier accueille deux catégories d’élèves: les élèves à visée professionnelle et les amateurs. Chacun travaille sur son propre livre. Le niveau débutant permet d’asseoir les trois techniques traditionnelles de la reliure : l’emboitage, le bradel et la reliure passée en carton. Nous vous expliquons plus loin ce que signifient ces différentes techniques. Le niveau intermédiaire vient confirmer ces trois techniques et permet d’accéder à des matériaux plus nobles. Le niveau avancé amène les étudiants à protéger leurs livres reliés par des boîtes, chemises et étuis tout en utilisant des matériaux plus nobles. Le corps est le principal outil dans cette pratique manuelle. Il faut qu’il soit bien positionné afin de ne pas se blesser avec les outils et de s’économiser. Différentes postures sont à adopter en fonction des tâches à réaliser. “Quand on coupe, le mieux c’est d’être debout car naturellement le corps se penche et permet un poids naturel sans effort. Il faut l’utiliser pour se positionner par rapport à son ouvrage.” La reliure est une pratique qui requiert de la patience et de la minutie qui peut se pratiquer pendant plusieurs heures d’affilée.

Le cours traditionnel propose la pratique de la reliure classique et de la reliure contemporaine. Les cours associés permettent aussi de s’initier à la dorure en apprenant la technique du titrage et le maniement des outils pour le travail à la feuille d’or. Enfin, le décor permet de travailler la couleur, le graphisme, la matière afin de mettre en place une esthétique liée au texte. “Certains élèves s’orientent vers de la restauration, d’autres vers de la reliure contemporaine. Certains pratiquent dans le cadre d’un loisir afin de relier leur propre bibliothèque. L’enseignement répond à une palette de besoins.” 

Que propose le CAP Arts de la Reliure Dorure ? Un programme complet et ouvert à tous. C’est une formation combinant l’apprentissage de la reliure traditionnelle, la dorure et le décor du livre. Il est possible de le passer au bout de 3 ans en temps partiel. La formation accueille des amateurs et des futurs professionnels qui suivent un même programme. Cependant, Sophie et ses collègues adaptent le niveau d’exigence en fonction des objectifs de chacun. L’épreuve finale se déroule sur deux jours. Une vraie course contre la montre les attend. Elle est composée d’une partie théorique avec un oral autour de l’histoire de la reliure et d’une partie pratique. Les élèves réalisent deux livres et demi sur une durée de 16h. 

Un travail de conception précis  

Réaliser la reliure d’un livre c’est du boulot et surtout beaucoup de patience ! En tout, ce n’est pas moins d’une trentaine d’opérations minutieuses qui sont nécessaires pour arriver au résultat final ! Rassurez-vous, nous allons seulement nous intéresser aux grandes étapes. Tout d’abord, il faut désosser le livre afin d’avoir seulement les feuilles de papier dans les mains. Ce livre désossé est mis sous une presse à percussion pendant une semaine. Elle est composée de deux plateaux actionnés par un volant qui décuple sa force d’action pour permettre une pression très forte. Tout au long de la création, il y a des temps de collage, de séchage et de mise en presse. Le livre est recouvert de cuir, de toile, de papier et finit à nouveau dans la presse à percussion pendant une semaine. “On travaille toujours sur plusieurs livres à la fois en alternant les différentes étapes de reliure d’une technique à l’autre.” explique Sophie. L’épreuve technique du CAP Reliure Dorure demande aux élèves d’être bien organisés et surtout rapides. Dès qu’il y a un temps de séchage sur un livre, ils passent à une action sur le second livre et ainsi de suite. C’est tout une gymnastique manuelle et intellectuelle ! 

Les trois techniques principales en reliure sont l’emboîtage, le bradel et la reliure passée en carton. L’emboîtage est un ensemble formé d’un étui et d’une couverture rigides destiné à recevoir un livre en cahier non cousu. Cela consiste à placer et à fixer le cahier dans la couverture préparée à part. La couverture du livre est réalisée séparément. A la fin, la couverture et le texte sont assemblés par collage. Le bradel est également une technique d’emboîtage avec l’ajout d’une petite gorge, comme une gouttière au niveau de l’articulation du livre. Cette petite gorge permet l’application de matériaux en son sein. Le bradel permet d’utiliser des matériaux plus fragiles alors que l’emboitage ne le permet pas. La reliure passée en carton correspond à la reliure traditionnelle. Les feuilles du livre forment des cahiers et chaque cahier est cousu de façon à s’accrocher sur plusieurs ficelles qui traversent de part et d’autre le dos du livre. Les ficelles de chaque côté du dos viennent alors s’accrocher au carton afin de construire une articulation solide. “C’est important d’avoir le bon geste car chaque opération anticipe la suivante. S’il y a un défaut, elle sera présente durant tout le processus de création. Par exemple, si la couture lâche, nous avons un livre qui va bouger et qui ne sera pas droit. Cette erreur est difficile à récupérer.” explique Sophie.   

Il ne faut pas négliger les outils dans la reliure. Par exemple, la cisaille permet de couper feuille à feuille afin que l’ensemble soit parfaitement droit. Cette découpe se joue au demi-millimètre près car il faut que le livre tienne debout. Un second outil est plus étonnant. Figurez-vous que le scalpel est le premier outil du relieur ! Il permet de faire des découpes précises sur les livres. “On fait un peu de chirurgie avec les livres car on travaille la peau et le papier. L’outil est le prolongement de la main.”

Livret en pliage réalisés par des enfants de primaire 
Crédit photo : Raconte-moi Versailles

Un art qui se pratique à tous âges 

La reliure s’invite dans les classes au sein des collèges et des lycées. Elle apprend aux élèves à confectionner eux-mêmes des petits livrets en utilisant des méthodes simplifiées liées à la reliure. Sophie a travaillé avec 4 classes de 6ème du collège de Clagny. Leurs travaux ont été exposés à la galerie de l’Ecole des Beaux-Arts en 2018. Depuis 2019, Sophie intervient durant le festival Histoire de Lire auprès de classes allant du CE1 au CM2 lors d’une journée consacrée aux scolaires. Pendant 1h et par demi-groupe, les élèves confectionnent leur propre livre en pliage sous l’œil attentif de Sophie. 

Lors du festival des Langues Classiques en février 2022, elle a mis en place un atelier pour les élèves de troisième du collège de Clagny en lien avec leur programme scolaire. Ces derniers travaillent sur des poèmes en latin et grec traduits en français. Les poèmes sont introduits dans les livrets puis reliés à l’atelier à l’Ecole des Beaux-arts avec du parchemin. Les travaux sont exposés publiquement à l’hôtel de Ville durant le festival. Les plus petits ont aussi droit à leur propre atelier durant le festival Baz’Art des Mômes ! L’atelier leur permet de concevoir un livre en pliage pendant 1h30 en petit groupe. Sophie suit très attentivement les différentes réalisations car les enfants ont souvent des questions. Les livrets incluent des signets de photos de reliure de différents siècles et d’autres signets vierges permettent aux enfants d’être à la fois auteur, illustrateur et relieur de leur propre livre. Les livres font 5,3 cm de large par 9,5 cm de haut. La réalisation du corps du livre en pliage est différente en fonction de l’âge de l’enfant. Les enfants de 9 à 10 ans font leur propre pliage tandis que les pliages sont préparés en amont pour les enfants au-dessous de 9 ans. 

Des actions auprès du grand public sont aussi menées. Lors d’une exposition sur la reliure à travers les siècles, La Bibliothèque Centrale a accueilli les élèves adultes de l’atelier Reliure des Beaux-Arts en leur mettant à disposition un espace entier dans la galerie des Affaires Étrangères. Durant plusieurs semaines, les élèves ont proposé des démonstrations  techniques de reliure comme par exemple celle de la couture d’un livre et la dorure (titrage de livres, réalisation de mosaïques de cuir…). Les Portes Ouvertes de l’Ecole des Beaux-Arts permettent aux élèves de réaliser certaines années des démonstrations auprès du public. Le public a aussi la possibilité de découvrir les différents ateliers de l’école des Beaux-arts.

Cette rencontre nous a permis de découvrir un métier essentiel dans la protection des livres. La pratique de la reliure ne s’arrête pas aux portes de l’atelier. Bien au contraire ! Elle se veut comme un moment de partage et de création durant lequel chacun peut construire son propre livre.   

Nous espérons que cet article vous a donné envie de rejoindre l’atelier  de reliure. Si c’est le cas, vous avez la possibilité de vous inscrire jusqu’à début septembre (dans la limite des places disponibles). Plus d’infos ici. Un autre article vous attend sur l’histoire et les activités de l’Ecole des Beaux-arts juste ici

Un grand merci à Sophie Gueroult pour son accueil et sa disponibilité durant l’entretien. Merci également à l’équipe de l’Ecole des Beaux-arts. Rendez-vous sur la page Facebook de l’Ecole des Beaux-arts pour suivre son actualité.

Adresse :
Ecole des Beaux-arts
11 rue Saint-Simon 
78 000 Versailles 
beaux.arts@versailles.fr   
Site internet 

Sources : 

  • Entretien avec Sophie Gueroult – mai 2022 
  • Guide de l’Ecole des Beaux-arts de Versailles – Ville de Versailles 

3 réflexions au sujet de « Professeure de reliure, participer à la conservation du patrimoine écrit »

  1. Un enseignement Top avec Sophie Gueroult, une initiation à la reliure que je n’oublierai pas, moi relieuse amateure! Merci Sophie!

  2. Merci Sophie de révéler un transmettre un savoir faire qui permet de préserver un patrimoine base de la culture française.

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